Les « miracles » de l’ONU face au manque d’eau

Les techniques pour faire face au manque d’eau dans le monde existeraient, selon un rapport de l’ONU. Mais ces « promesses » ignorent souvent les enjeux fondamentaux de l’eau, estiment plusieurs chercheurs. Par Magali Reinert (Reporterre).

L’eau est là, il suffit de se servir. C’est en substance le message de l’ouvrage onusien sur les ressources d’eau non conventionnelles, publié aux éditions Springer fin mai. « Des fonds marins à la haute atmosphère terrestre, le monde est doté d’une variété de ressources en eau non conventionnelles qui peuvent être exploitées », promet ainsi l’introduction de l’ouvrage collectif, dirigé par des chercheurs et responsables de l’université des Nations unies et de la FAO [1].

En 300 pages, la somme fait l’état des connaissances d’une dizaine de ressources en eau non conventionnelles. C’est-à-dire autres que les cours d’eau, les nappes phréatiques ou les précipitations. Chaque chapitre est consacré à une ressource et aux technologies disponibles pour l’exploiter : déclencher des pluies par l’ensemencement des nuages en iodure d’argent, capter l’humidité grâce à des filets, désaliniser l’eau de mer, réutiliser les eaux grises, exploiter l’eau des icebergs, etc. Un inventaire à la Prévert qui amalgame des techniques disparates.

« Des techniques relevant du mythe prométhéen »

« L’ouvrage ne fait aucune hiérarchie entre ces techniques, s’étonne Thierry Lebel, hydroclimatologue, directeur de recherche à l’Institut des géosciences de l’environnement de Grenoble. Certaines sont très anciennes, comme la captation du brouillard, qui existe en Amérique latine depuis l’époque précolombienne, dans des régions où l’humidité de l’air est très élevée une bonne partie de l’année sur les côtes du Pacifique, mais où il pleut néanmoins très peu du fait de la subsidence de l’atmosphère. D’autres relèvent plus du mythe prométhéen de pouvoir disposer de la nature, comme l’exploitation des icebergs d’Antarctique pour alimenter en eau les populations des régions semi-arides. Ou faire tomber la pluie où et quand l’on veut. »

Un avis partagé par Pierre-Louis Mayaux, chercheur en science politique dans le laboratoire mixte de recherche G-EAU : « Cette agglomération permet de produire l’idée de ressources en eau inépuisables. Plus largement, le rapport présente des technologies qui illustrent jusqu’à la caricature des solutions miracles. »

À l’instar de la désalinisation de l’eau de mer. Considérer les océans comme une ressource inépuisable d’eau, vraiment « La désalinisation de l’eau de mer est une aberration énergétique. L’article n’aborde les limites qu’en matière de coût économique, mais pas d’empreinte carbone », explique Thierry Lebel, alors que les principaux États qui utilisent la désalinisation de manière massive sont aujourd’hui les pays pétroliers du Golfe. « Le problème des saumures très concentrées en sel qui reste après la désalinisation est évoqué comme un point de vigilance, alors que c’est un problème environnemental majeur », dénonce à son tour Pierre-Louis Mayaux, qui rappelle l’existence d’un autre rapport de l’ONU en 2019 justement consacré à la toxicité des saumures.

D’ailleurs Manzoor Qadir, directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé à l’université des Nations unies (UNU-Inweh), est auteur des deux publications. Interrogé par Reporterre, le chercheur se défend : « Ces dernières années, la science du dessalement a développé plusieurs technologies de concentration de saumure et d’extraction minérale, qui permettent la création de produits commercialement viables. L’extraction des minéraux de l’eau de mer est une entreprise plus respectueuse de l’environnement que l’exploitation minière terrestre. »

Les nappes d’eau douce sous-marine

Autre piste, le déclenchement des pluies grâce à l’ensemencement des nuages en iode d’argent par des fusées ou des campagnes aéroportées, envisagé par un nombre croissant de pays, selon le rapport. La technique est testée depuis les années 1960. « Le chapitre est honnête en soulignant les limites d’une technologie dont l’efficacité réelle fait encore débat. Mais il élude les effets collatéraux, comme les émissions de CO2 associées à ces techniques ou les retombées d’iodure d’argent », affirme Thierry Lebel.

Moins connue, l’exploitation des nappes d’eau douce sous-marine permet à l’ouvrage de faire miroiter « de vastes quantités d’eaux souterraines » grâce à « de nouvelles méthodes géophysiques marines permettant désormais de cartographier et quantifier les eaux souterraines offshore à faible salinité »« Malgré les risques de contamination de nappes par de l’eau salée, l’utilisation de l’eau douce du large par les mégapoles côtières peut représenter une source d’eau importante pour les résidents côtiers », estime Manzoor Qadir.

Concernant la réutilisation des eaux usées, « la promesse de nouvelles ressources abondantes ne correspond pas — là encore — à la réalité », souligne Pierre-Louis Mayaux, spécialiste du sujet au Cirad [2] : « Dans de nombreuses régions arides, comme en Afrique du Nord, en Palestine ou en Égypte, les eaux usées sont déjà utilisées, en agriculture périurbaine notamment. Et même si elles ne sont pas utilisées, elles retournent alimenter les débits d’eau. La réutilisation est donc souvent une réallocation, qui doit reposer sur des choix débattus localement. » Et d’aborder un autre problème de ce texte : « Cet ouvrage joue sur l’urgence pour mettre en place des solutions techniques et ne laisse aucune place au débat démocratique. »

« Démesure scientiste et techniciste »

Tout n’est pas à jeter dans le rapport. « Certaines de ces technologies font partie des réponses, comme restaurer des savoir-faire dans des régions où l’ingénierie de l’eau a été perdue. Mais aucune n’est une solution à la demande massive en eau mondiale », insiste Thierry Lebel. Un constat partagé par Pierre-Louis Mayaux, qui s’inquiète de la « démesure scientiste et techniciste » de ce rapport.

Interrogé sur le message principal du livre, Manzoor Qadir insiste sur la boîte à outils qu’il représente pour les pays les plus exposés au manque d’eau : « Il existe une disparité croissante entre la disponibilité des ressources en eau et la population humaine. Malgré les avantages démontrés de la plupart de ces ressources en eau non conventionnelles, leur potentiel est sous-exploré par les pays qui ont un besoin urgent de sources d’eau douce stables. » Une vision onusienne que d’aucuns qualifient d’obsolète à l’ère anthropocène qui appelle à plus de précaution, de mesure et de démocratie.

Notes

[1] Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

[2Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.